Oiseau, faunes et derviches tourneurs – 9 mai 2013

Mes Chéris-Chéris,
Pour ceux que je n’avais pas encore estourbis en leur hurlant ma joie vendredi dernier (après les avoir assommés pendant des semaines avec ma triste litanie « j’aipasdeplacepourlasoiréeBéjartNijinskiRobbinsCherkaoui-j’aipasdeplacepourlasoiréeBéjartNijinskiRobbinsCherkaoui-

j’aipasdeplacepourlasoiréeBéjartNijinskiRobbinsCherkaoui  » – ad nauseam), et qui n’étaient donc pas au courant : j’ai pu assister au spectacle des chorégraphes mentionnés dans la plainte ci-dessus.

C’était une première pour moi :  j’ai quitté mon orchestre chéri, car archi-complet, pour m’exiler bien plus haut, aux deuxièmes loges, mais bien de face et premier rang. J’ai pris mes meilleures jumelles et je suis partie guillerette. Une loge à Garnier… c’est comme Bora Bora ou une cuiller de caviar à Saint Pétersbourg, c’est un truc qui fait rêver, même si on n’est pas sûr de supporter l’avion ou d’aimer le goût. On a quand même envie d’essayer, et c’était l’occasion puisque c’était ça, ou rien.

C’est haut quand même. Mais bon. J’y étais. Et j’avais pris mes meilleures jumelles. Bref.
Je suis bien obligée de reconnaître que quand on est un peu moins midinette et fétichiste que moi (je vous ai déjà dit que j’aimais bien entendre les danseurs respirer et voir au mieux leurs visages, n’est-ce pas ?), les loges permettent une vrai vue d’ensemble, aussi bien qu’à la télé, mais il faut se faire ses gros plans soi-même. Au moins on choisit ce que l’on veut voir, mais comme dirait l’autre, choisir c’est renoncer, donc du coup, pendant les gros plans, on ne voit plus le reste.

C’était donc une soirée en 4 épisodes : L’Oiseau de feu version Béjart, L’Après-midi d’un Faune de Nijinski, Afternoon of a Faun de Robbins et ce que tout le monde attendait, ce pourquoi c’était archi-complet, le Boléro de Ravel revisité par Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet. Comme tout le monde, les 3 premières valeurs étant sûres, c’est la dernière pièce qui m’a excitée, car la créativité de Cherkaoui avec le « matériel » qu’offre le ballet de l’ONP, ça ne peut que faire baver d’envie.

Bon alors, soyons méthodiques (oui hein, parce que sinon, c’est le bordel).

 
L’Oiseau de feu
Ça commençait bien, une belle brochette bien homogène comme j’aime, et devinez qui : Audric Bézard dans le rôle titre (je vous ai déjà dit du bien de ce garçon n’est ce pas ? Ah oui. Hier), Magnenet en Oiseau Phoenix à la fin, qui a un peu raté son porté de l’autre oiseau (portez un camarade plus grand – donc plus lourd – et couvert de sueur alors que vous, vous êtes frais et sec vu que vous venez d’arriver, et boum : ça glisse, et le type sur votre dos menace de se casser la figure), mais bon, ils se sont rattrapés avant la chute, ça peut arriver, ça les humanise. C’était joli, bien mené, impec’.
Bravi bravo.

 

Paquette Bullion oiseau
Ca, c’est le porté qui glisse. Karl Paquette & Stéphane Bullion
 
 
L’Après-midi d’un Faune  – Nijinski
En gros, c’est l’histoire d’un faune qui glandouille dans l’après-midi. Une nymphe passe, avec ses six servantes. Elles marchent un peu à l’égyptienne, c’est rigolo. La nymphe, qui ne voit pas le faune l’observer, se livre à des allées et venues de nymphe, en mode égyptien comme dirait mon fils, et commence à s’effeuiller – on ne sait pas bien pourquoi (si j’osais, je vous demanderais si c’est pas un peu une petite coquine, quand même, cette nymphe. On n’a pas idée de faire 3 km dans la forêt avec 6 copines tout ça pour aller agiter ses voiles. Bref). Elles finissent par remarquer le faune se rincer l’oeil et se sauvent, elles et leur vertu. Dans la précipitation, la nymphe abandonne son étole, le faune l’emporte.
Quand je pense qu’en 1912 on a hurlé au scandale et à la pornographie… Tout ça pour une pauvre bête mythologique (pardon : un demi-dieu) qui s’allonge sur un foulard pendant deux secondes à la fin… Oui, d’accord, on comprend très bien ce qu’il fait au foulard, mais bon… deux secondes quoi ! Ensuite le ballet est fini. Les costumes (oh les perruques toutes en ficelle dorée ! :-)), le décor, tout est Art Déco, gentillet et un peu suranné. Et personnellement, bof. A peine moins ridicule qu’un caniche s’énervant sur la jambe de Tante Yvonne.
Faune Le Riche
Nicolas Le Riche (je ne reconnais pas la dame)
Afternoon of a faun – Robbins
Oui oui. Même titre, même musique. Mais rien à voir. Enfin si. Mais pas pareil.
Robbins a imaginé cette après-midi là dans un studio de danse. Le miroir du studio, imaginaire sur scène mais bien réel dans le récit (tu vois que ça sert de lire le programme !), est entre le public et les danseurs.
Un jeune homme sort d’une sieste. Il s’éveille, esquisse quelques pas. Son regard est fixe, il se regarde, comme tous les danseurs, avec cette acuité particulière, sans narcissisme (quoique ?), pour se corriger. Puis il se recouche dans un coin.
Une jeune fille arrive. Ses cheveux sont détachés, ses pointes sont neuves, elles les regarde avec satisfaction. Elle entre dans le studio, et commence à danser face au miroir, avec le même regard que celui du garçon. Soudain ils prennent conscience de la présence de l’autre, le garçon se dirige vers la porte, mais la grâce de la fille le fait changer d’avis. Il reste et ils se mettent à danser ensemble, mais ne se regardent pas directement : ils regardent l’autre couple, celui qu’ils forment dans le miroir. C’est ce couple qui leur plait.
Le garçon posera un baiser sur la joue de la fille, enfin elle le regardera directement. Ils se plaisent, à l’évidence, mais c’est leur reflet qu’ils préfèrent. Leur regard est vraiment très troublant.
Même si contrairement à l’autre animal de tout à l’heure, eux ne concluent rien, l’intensité sensuelle, voir carrément érotique (ça dépend si t’es fleur bleue ou pas, mais enfin quand même) de ce ballet est sans commune mesure avec le libidineux de Nijinski. : c’est à la fois plus subtile et plus fort, plus évident. Ça fait d’ailleurs réfléchir un instant à la perception du corps, à l’étrange inconscience du corps de l’autre qu’ont les danseurs, de celui dans les bras duquel ils sont, alors même qu’ils jouent l’amour où la passion : le miroir (ou plus tard, le public) explique beaucoup de choses…
Alors évidemment, je suis peut-être un peu de parti pris, parce que voyez-vous, c’est Karl(ito) Paquette qui jouait le jeune homme (c’est entendu j’aime pas les blonds. Sauf Robert Redford et Karlito Paquette, qui me file des vapeurs. ). Il était accompagné de la très jolie Amandine Albisson, seulement Sujet, mais à qui Dieu (aka Brigitte Lefèvre, directrice de la danse pour un an encore) accorde beaucoup de rôles en ce moment, et qui prend beaucoup d’épaisseur (c’était déjà elle avec Audric Bézard, dans Le Loup, pour la soirée Roland. Petit. Je vois que ça ne suis pas bien dans le fond !).
Vous aurez compris : ça ma beaucoup plu.
Paquette Gernez
Karl Paquette & Juliette Gernez
Ça m’agace, je ne vous trouve pas mieux comme photo.
J’aurais bien voulu vous montrer mieux le coup du regard des danseurs… C’est beaucoup mieux quand on les voit de face.
Le Boléro – Cherkaoui, Jalet – Scénographie (aïe aïe aîe) Marina Abramovic
Alors comment te dire ? La bonne nouvelle, c’est que je suis encore capable d’un peu d’esprit critique (j’ai craint un moment d’être un public un peu trop facile).
La mauvaise, c’est que ce n’est pas parce que c’est nouveau et fait par des « génies » que c’est génial.
Depuis trois jours, je formais déjà in peto les louanges que je pourrais vous écrire à propos de Sidi Larbi Cherkaoui, danseur béni des Dieux (et probablement invertébré, ou alors c’est lui qui m’a piqué tout le métrage de tendons qui me manque), chorégraphe renommé, personnage éclairé.
Ben je vais les garder pour une autre fois, les louanges.
Imaginez un joyau. 50 carats de diamant pur merveilleusement taillé (11 danseurs qui en veulent). Passez-le à votre doigt et… mettez des gants, tiens ! Voila ce que j’ai vu. Des sales gants prétentieux sur un joyau.
Deux chorégraphes et une scénographe pour 15 mn de Boléro, ça me semblait bien  un peu excessif, mais bon, j’y connais rien. Alors, la scénographie, c’est bien quand ça aide à la lecture. Marina Abramovic, elle est peut-être fantastique (je n’ai pas d’avis là-dessus), mais il faut qu’elle comprenne que toute performeuse qu’elle est, ce n’est pas elle ni ses manèges que l’on est venu voir, mais de la danse et des danseurs (c’est le principe tu vois : tu veux de la viande, tu vas chez le boucher, tu veux de la danse de qualité, tu vas à l’ONP, tu veux de la performance, tu vas… je sais pas où tu vas parce que moi ça me gonfle, mais toi tu dois savoir si tu veux en voir).
Lorsque les fumées, les lumières façon « neige télévisuelle » finissent par brouiller tellement la vue qu’on ne distingue plus rien (je n’exagère pas – oui ça m’arrive parfois), et qu’en plus, la chorégraphie n’est globalement qu’un fatras désorganisé (de beaux mouvements individuels, mais sans aucune organisation, du coup tout s’étouffe), ben non. Non non non.
Pas de méprise : je ne joue pas les vieilles réac’. Simplement, je viens voir de la danse, par un poil-de-cultage autocentré sur le thème : » je suis la plus géniale et je vais désintégrer les vieux cons de l’ONP ».
Boléro Cherkaoui
Le binz. Et encore, là, y a pas la « neige »
Un vrai gâchis. Au bout de quelques minutes, j’ai fini par prendre le parti-pris d’en regarder certains de près à la jumelle, et j’ai immédiatement vu leur investissement (dans le vide) et reconnu leurs gestes. Mais ensemble, c’était n’importe quoi. Ils m’ont donné l’impression d’un bateau ivre, d’un orchestre sans chef. Il y a eu des moments de cohérence, mais le chaos reprenait le dessus. Le pire, c’est qu’à les lire dans la presse, ces trois-là, c’est peut-être ce à quoi il voulait vraiment arriver. Dans ce cas c’est réussi, mais moi, je n’ai pas aimé.
C’est dommage, il y avait de bonnes idées, comme ces pirouettes infinies qui immanquablement nous ramène aux derviches tourneurs – les costumes les rappellent d’ailleurs – qui collaient parfaitement à la musique et l’argument avancé de la transe, des danseurs investis et compétents, mais… Margarita ante porcos. Et ça me fait mal de dire ça de Cherkaoui.
A part ça, j’ai toujours pas de place pour la Sylphide, et tant que je n’en n’aurais pas, je vous préviens, vous allez m’entendre gémir. Pour Signes en juillet, de Carolyn Carlson, non plus, mais j’ai pas trop envie pour l’instant. Par contre je me ferais bien une 3ème 3ème Symphonie 🙂
Voilàààà ! Bisous bisous ! 🙂

2 réflexions sur “Oiseau, faunes et derviches tourneurs – 9 mai 2013

  1. Un vrai bonheur de lire tes articles ma Sylvie, de découvrir tes sublimes photos et videos ! grâce à toi on peut mieux connaitre de magnifiques danseurs : François !!!!César, Hugo …j’avais une semaine de lecture en retard…

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